Le graffiti allemand chassé de son jardin d’Eden

Berlin-Ouest, ville emmurée, est longtemps restée ouverte à toutes les cultures émergentes, pour le plus grand bonheur du graffiti, qui y acquit ses lettres de noblesse en décorant le Mur. Mais sa chute a sonné la fin d’une ère libertaire, regrettée par les graffeurs Jumbo, Mesia et Stage.

Le refuge
Le refuge: Le Yaam, l’un des derniers lieux où l’on peut graffer sur le Mur. Une exception menacée par la rénovation de l’East Side Gallery.

Rouge ardent et chrome argenté. C’était la signature berlinoise dans le microcosme du graffiti. Une composition criarde de couleurs vives pour trancher avec la pâleur du paysage, couvé par un ciel bas et laiteux. « Ces tons étaient parfaits, tu les voyais de loin, impossible de les rater dans la rue. Le secret, c’était ce rouge très pigmenté, qui adhérait très bien au mur », raconte Jumbo, qui usa ses premières bombes de peintures à la fin des années 1980.

Ce fameux rouge, le hitzerot, est désormais le symbole d’une époque révolue. Interdit en 1994 pour des raisons de santé publique, il a progressivement disparu avec les derniers vestiges du Mur de la honte. Depuis, la capitale de l’Allemagne réunifiée tente de redevenir une ville normale et considère le graffiti comme un fléau urbain. Alors même que cet art éphémère a longtemps fait la réputation de Berlin-Ouest,dont les  façades bariolées contrastaient avec la grisaille de Berlin-Est.

Le graffiti pour enjoliver la guerre froide

« Ils avaient construit ce mur pour séparer des gens, couper une ville en deux… c’est dégueulasse. Je ne pense pas que c’était un geste politique, mais nous avons embelli ce rempart », se souvient Jumbo, qui adoucit sa nostalgie par une bière fraiche. En 1989, il a 14 ans et « commence les conneries » avec ses amis du quartier de Kreuzberg en même temps qu’il découvre le Hip-hop et toutes ses composantes au contact des soldats américains déployés dans le secteur sud. Le Mur qui clôture son quartier devient vite le tableau noir sur lequel l’apprenti writer s’exerce alors. « Le Mur était un espace ouvert à tous : il était couvert de dessins, de témoignages et, bien sûr, de graffitis. »

WildstyleShek, Dane, Maxim, le collectif Partners of Crime figurent alors parmi les graffeurs les plus illustres de ce  Hall of fame démesuré qui coupe la ville en deux. Ces jeunes de l’Ouest vivent au rythme de la scène new-yorkaise, fascinés par les films Beat Street et Wild Style. Ce fut le déclic pour Mesia. Ce quadra, qui a depuis fondé le label indépendant Berlin Massive, est l’un des piliers historiques de la scène Hip-hop locale : « Ces films m’ont impressionné… Ce fut une claque. À peine sorti du cinéma, j’ai eu envie d’essayer. »

La mauvaise réputation

Breakdance, rap, et surtout graffiti. « C’est d’abord dans ce domaine que les Berlinois se sont fait connaître. Ce ne fut pas facile : on était complètement isolés du reste du pays, et la ville avait une réputation sulfureuse. De 1975 à 1984, Berlin a été façonné par le mouvement punk, avec Nina Hagen pour icône », détaille Mesia. Comme une partie de la génération oldschool, il préfère alors se tourner vers la Zulu nation, une alternative pacifiste aux différents gangs qui contrôlaient la plupart des quartiers défavorisés de New York dans les années 1970.

Mais ce soufflé de bonnes intentions va très vite retomber. Il n’est pas si aisé de changer les mentalités dans cet îlot emmuré, perdu au milieu du bloc soviétique. Les festivals Hip-hop se multiplient en RFA et un constat s’impose : quand les Berlinois débarquent, la fête est gâchée. Provocations, bagarres, bombes de peintures volées : les graffeurs de la capitale prussienne laissent un souvenir mitigé. « Les Berlinois vivaient leurs voyages en RFA comme des vacances à l’étranger, se souvient Jumbo. Ils voulaient représenter leur ville et, pour se faire remarquer, foutaient le bordel. C’est triste, mais c’était l’expression de notre frustration. »

Le graff, les gangs et les piverts

La chute de la RDA, si elle libère Berlin de son isolement, marque aussi la fin de l’insouciance. Le graffiti, déjà polémique, devient un problème avec la multiplication des gangs. Ces bandes de jeunes, souvent d’origine étrangère, s’en emparent pour se créer une identité et marquer leur territoire. Dès lors, la peinture devient prétexte à des règlements de compte violents, qui n’ont plus rien à voir avec le pacifisme du Hip-hop originel. Black Panthers, Giants, 36ers, Araber Boys… Ces gangs renforcent l’amalgame entre graffiti et délinquance et vont pousser la municipalité à mettre en place une brigade de police spécialisée, le GIB (Graffiti in Berlin), dont les effectifs ne cesseront de croître.

Le fanzine Enterprise, l'un des pionniers de la scène berlinoise

Relique. Témoin d’un virage historique, le fanzine Enterprise décrit une scène graffiti en pleine tourmente.

La criminalisation du graffiti est en marche, la chute du Mur va l’accélérer. Dès la première brèche ouverte, le 9 novembre 1989, une nuée d’opportunistes, surnommés les  piverts, s’agglutinent le long du Mur pour le dépecer en petits morceaux vendus à la sauvette. Ce commerce fit le bonheur des touristes, ravis de repartir avec un fragment de l’Histoire. Ignorant qu’ils emportent avec eux des confettis de célèbres fresques disparues sous les coups de marteau. Le graffiti est dans la tourmente, relève alors le fanzine Enterprise.

Le métro, nouvel horizon stylistique

« Ok, le Mur est tombé, mais il reste une multitude de rames de métros. » Graffeur de la deuxième génération, Stage, 27 ans, est peu nostalgique d’un Mur qu’il a à peine connu. Les writers actuels ont un nouvel eldorado, le  « whole train ». Une rame entière de métro habillée durant la nuit et qui ne restera qu’une journée en circulation. Le soir même, les graffitis sont nettoyés en vertu d’un contrat entre la société des transports en communs et la mairie de Berlin. La mécanique, implacable, a changé le visage du graffiti actuel. « La ville est passée d’un extrême à l’autre : la bienveillance envers les cultures alternatives a laissé place à la tolérance zéro. Berlin devient une capitale comme une autre », regrette Stage.

Trente-six agents de la police criminelle font face à 11 000 graffeurs actifs sur la capitale allemande. C’est la dernière estimation en date de Marko Moritz, chef de la brigade Graffiti in Berlin (GIB), qui doit surveiller l’une des plus grosses communautés d’Europe. Le noyau dur de la scène berlinoise, entre 200 et 300 personnes, a vu le profil type du graffeur radicalement évoluer.

« C’est parti dans toutes les directions, observe Stage. Beaucoup n’ont rien à voir avec la culture hip-hop, et certains vont même jusqu’à reprendre des paroles de groupes de rock proches des néonazis. » Le collectif RBK, originaire de l’Est de la ville, a ainsi gratifié le Treptower Park d’une fresque où il était écrit : « Je suis un bombardier, je vous amène la mort. » Un slogan inspiré d’une chanson du groupe de rock Böhse Onkelz, très apprécié de la jeunesse d’extrême-droite allemande.

« Si j’avais su comment ça allait tourner »

« Le graffiti est devenu un mouvement de masse, et donc un problème », regrette Stage. Il n’attend qu’une chose : que cette mode touche à sa fin. « J’aurais beaucoup moins de problèmes avec une petite scène. Je connais des graffeurs d’Oslo ou Helsinski : ils sont dix dans chaque ville, forcément, c’est plus convivial. Si on était moins nombreux, la police aurait moins de travail et nous foutrait la paix. » Finies les nuits entières où il pouvait peindre en toute tranquillité. « Si j’avais su comment ça allait tourner, j’aurais graffé mille fois plus de métros ! »

Désormais, Stage doit feinter « façon Mac Gyver »pour déjouer caméras panoramiques et détecteurs infrarouges. Il faut être passionné et doué en logistique : son stock de peinture remplit deux caves. « Cette professionnalisation est le prix à payer pour que Berlin reste la Mecque du graffiti allemand. »

Installation de pans du Mur de Berlin devant la Postdamer Platz. Les graffitis d'époque sont toujours là, mais découpés dans un ordre aléatoire.

Installation de pans du Mur de Berlin devant la Postdamer Platz. Les graffitis d'époque sont toujours là, mais découpés dans un ordre aléatoire.

L’école berlinoise, passée dans la clandestinité, reste une place forte du graffiti européen. Mais la bienveillance des pouvoirs publics a viré  à l’incompréhension. Lorsque la mairie a réinstallé des pans du Mur sur Postdamer Platz, elle s’est trompée d’ordre, transformant un graffiti d’époque, signé Duter, en puzzle.

Retrouvez également une introduction au rap allemand, ainsi qu’un article sur l’essor de la scène rap berlinoise, sans oublier un petit détour par Stuttgart.

Le Mur 2 (CELSA) Article publié dans le journal école de la promotion 2007-2009 de l’école de journalisme du CELSA, dans un dossier consacré aux vingt ans de la chute du Mur de Berlin.

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