Berlin, moins underground, toujours turbulent

Pour les mélomanes, Berlin évoque de vieux souvenirs punk-rock de Nina Hagen ou rappelle les premiers pas de la musique électronique dans des clubs devenus des institutions de la nuit comme l’UFO, le Trésor ou plus récemment le Panorama. Si la ville est restée une place forte de l’électro et un bastion des mouvements autonomistes, elle est aussi devenue à partir des années 2000 la capitale du rap allemand. Récit d’une éclosion tardive.

Berlin a changé. La réunification de l’Allemagne lui a rendu le statut de capitale en 1990, puis la spéculation immobilière a remodelé la ville, faisant disparaitre une à une les friches et autres bâtiments désaffectés, vidant les squats les uns après les autres. Si bien qu’à la fin des années 90, Berlin montre un nouveau visage architectural, mais aussi musical : Berlin devient aussi la capitale du rap allemand, après de longues années passées dans l’underground.

Berlin, capitale du battle

1996. Berlin prépare sa prise du pouvoir dans le rap au fin fond d’une cave. Certes, les rappeurs de la ville ont déjà une notoriété certaine dans le milieu, mais pas de reconnaissance du grand public, qui préfère alors les MCs de Hambourg ou de Stuttgart.

C’est dans la cave d’un café, le Royal Bunker, que se prépare l’offensive. Ce café héberge tous les dimanches après-midi des sessions Open Mic, de longues heures de battle organisées sur le modèle du Blue Café, le temple du freestyle et des confrontations verbales à Los Angeles. Le lieu va fédérer toute la scène locale, une sorte de laboratoire expérimental et d’atelier de perfectionnement, où la compétition permit une émulation générale. Marcus Staiger y enregistre ses premiers mixtapes sur cassette, grâce auxquelles l’Allemagne redécouvre le rap berlinois.

Kool Savas

« Personne n’avait encore entendu ce son en Allemagne. Les Berlinois ont introduit la culture du battle dans le pays. Ils sont arrivés super motivés, avec un style nouveau et grossier. Un genre complètement nouveau dans le rap de l’époque », se souvient Marcus Staiger. Ce dernier reprend en 1997 le nom du café pour fonder le label Royal Bunker, financé par la vente de mixtapes regroupant les meilleures joutes verbales. Installé à la pointe Est du quartier de Kreuzberg, le label est depuis devenu l’une des principales structures indépendante en Allemagne.

M.O.R., Fuat, Sido, B-Tight, King Orgasmus One, Gauner, Marcus Staiger s’illustrent lors de ces longues heures de battles, mais c’est un jeune d’origine turque, Kool Savas qui tire le premier son épingle du jeu. Son flow affuté et une bonne dose de provocation lui permettent de se faire connaître, notamment avec le très léger Schwule Rapper, LMS (PD de rappeur, suce ma bite). Le ton est donné, Berlin fait dans la finesse et aime foutre le bordel.

Je marche avec les miens

Arrogant, agressif. Deux mots qui reviennent souvent lorsqu’on demande aux rappeurs berlinois de définir le style de leur ville. Dans les documentaires Rap City Berlin, qui présente la quasi-totalité des artistes et labels de la ville, il est souvent question de force, de victoire, et plus rarement de plaisir.

Car le rap est une compétition musicale et financière, organisée autour de petits labels. Chacun à son équipe et veut battre les concurrents. Isolé de l’Allemagne de l’Ouest pendant toute la guerre froide, Berlin n’est qu’une enclave perdue au milieu du bloc soviétique, désertée par les médias et les grands labels.

2005. Loin des structures de l’industrie musicale, les artistes ont dû développer des structures indépendantes, ce qui explique l’explosion tardive de la scène locale, toujours en crew, avec une liberté de ton certaine. Berlin héberge plus d’une quarantaine de labels, de taille très variable, qui  investissent les nouvelles technologies pour court-circuiter l’industrie musicale.

L’amour de la provocation

Avantage de l’indépendance, les MCs se permettent tout, à l’image de Frauenarzt (le gynécologue) et de King Orgasmus One, amoureux du phrasé homophobe et misogyne, mais toujours dans la gaité. Ce dernier réalise même des films porno, devenant la bête noire des associations conservatrices.

Petit extrait du mémorable Küche oder Bett (La cuisine ou le lit), de Bass Sultan Hengzt et King Orgasmus One : « Femme, fais à manger et ensuite je veux tes nibards, cuisine ou lit, salope, que veux-tu d’abord ? Fermes ta gueule, enlèves tes habits et nettoie mon appartement, pour récompense, je te garde trois mois en Allemagne ».

Mais ces rappeurs vont rester dans l’ombre d’un jeune collectif qui va s’imposer durablement dans le rap allemand : Aggro Berlin. Un nom, une signature qui apparaît dans les charts en 2003 et va longtemps incarner le rap berlinois. A la fois label musical, magasin de fringues et de matériel pour le graffiti, Aggro Berlin est aussi et surtout un casting de personnages aussi vulgaires que fascinants : Sido, Fler, Bushido, B-Tight…

L’ère Aggro Berlin

Porte étendard du label, Paul Würdig opère sous le blaze de Sido, pour Superintelligentes Drogopfer (victime super intelligente de la drogue). Le visage caché derrière un masque chromé en forme de crâne, il a bousculé la scène musicale allemande avec des morceaux sulfureux : Mein Block, Fuffies im Club, Mach keine Faxen… De sulfureux hymnes à la rue et à ses démons qui ont autant hérissé les bien-pensants qu’enthousiasmé les jeunes.

L'équipe Aggro Berlin

Dans une Allemagne qui commence à découvrir qu’elle est devenue mutliculturelle, B-Tight relate les fantasmes qui subsistent sur les noirs dans Der Neger, Fler brandit le le drapeau allemand et joue avec ambiguïté avec le nationalisme sur NDW 2005, tandis que Bushido sublime les méandres du ghetto berlinois.

Le rap allemand est désormais redescendu dans la rue parmi les Kanaken (les métèques), après des années de rap étudiant festif mais peu corrosif, les disques d’or pleuvent dans le quartier de Schöneberg, le QG du label. Victime de son succès, les dissensions apparaissent rapidement et poussent Bushido à quitter la maison-mère pour frayer son propre chemin. Un pari gagnant qui lui a permis de concocter plusieurs classiques du rap allemand (Electro Ghetto, Staatsfeind Nr.1, la saga Carlo Cokxx Nutten), alors que son ancien label dérive lentement vers un rap très commercial et trop prévisible.

Le studio du label Shok Muzik

Les MC de l’écurie Aggro Berlin ont alors progressivement rejoint les majors, provoquant la mort clinique du label le 1er avril 2009. Mais la vague berlinoise et ses effluves de bitume ont changé le visage du rap allemand. L’omniprésent Sido, Kool Savas, Fler, le talentueux Bushido, les labels Bassboxxx, Shok Muzik, Royal Bunker représentent la face abrupte de la ville, mais une autre scène, plus expérimentale, a également trouvé sa place : K.I.Z., Peter Fox, Prinz Pi, Culcha Candela ou encore Die Atzen (le retour de Frauenarzt & Manny Marc, toujours aussi festif mais moins pornographique). Longtemps clandestine, la scène berlinoise est désormais incontournable dans le rapgame allemand.

Recommandations musicales

  • Aggro Berlin – Aggro Teil 3 (Aggro Berlin Ansage Nr.3)
  • Aggro Berlin – Westberlin Koka remix (Aggro Berlin Ansage Nr.2)
  • B-Tight – Der Neger (Der Neger In Mir)
  • Beatfabrik – Du Hure (Wortshots)
  • Bushido – Hymne der Strass (Staatsfeind Nr.1)
  • Bushido ft Saad – Fickdeinemutterslang (Carlo Cokxxx Nutten II)
  • Bushido ft Saad – Nie ein Rapper (Carlo Cokxxx Nutten II)
  • Bushido ft Fler – Wer will Krieg (Carlo Cokxxx Nutten)
  • Eko Fresh ft Bushido – Gheddo (Hart(z) IV)
  • K.I.Z. – Geld Essen (Hahnenkampf)
  • Kool Savas (ft Eko, Valezka) – Optik Anthem (Der beste Tag meines Lebens)
  • Rhymin Simon ft King Orgasmus – Lasst uns Chillen Schlampen (Egoboost)
  • Shok Muzik – Ich bin dein Problem (Was Los)
  • Sido – Mein Block remix (Maske)
  • Sido ft Harris – DLR-Inferno (Beathoavenz Mixtape)
  • Spezializtz ft Afrob – Afrokalypse (GBZ Oholika)
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1 commentaire

Classé dans Hip-hop en Allemagne, Reportages

Une réponse à “Berlin, moins underground, toujours turbulent

  1. des albums de rap allemands à conseiller? plutôt dans le style Da Germ, t’as ça en magasin?
    classe le site, faut pas lacher!

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